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Reprendre la terre aux machines :

  • 26 février 2026
  • regisgaiffe
Travail collectif lors d'une séance de formation de l'Atelier Paysan.
Travail collectif lors d’une séance de formation de l’Atelier Paysan.
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Reprendre la terre aux machines : une réflexion politique et technique portée par l’Atelier Paysan

L’Atelier Paysan : redonner aux agriculteurs la maîtrise de leurs outils

Avant d’entrer dans le cœur du livre Reprendre la terre aux machines, il est essentiel de comprendre la démarche de L’Atelier Paysan, à l’origine de cet ouvrage.

Née en France au début des années 2000, cette coopérative d’intérêt collectif s’est construite autour d’un constat préoccupant : les agriculteurs sont devenus dépendants de machines toujours plus coûteuses, complexes et verrouillées technologiquement. Là où autrefois les paysans pouvaient réparer, adapter ou même fabriquer leurs outils, ils doivent aujourd’hui composer avec des équipements électroniques, des logiciels propriétaires et des pièces détachées difficilement accessibles.

L’Atelier Paysan propose une alternative concrète. Par des formations d’auto-construction, la diffusion de plans en open source et un travail collectif d’ingénierie paysanne, la coopérative vise à restaurer une autonomie technique. Il ne s’agit pas de rejeter la technologie, mais de la rendre compréhensible, appropriable et adaptée aux pratiques agroécologiques.

Réparation de tracteurs agricoles. Sources : philagri.be

Cette expérience de terrain irrigue profondément le livre. Reprendre la terre aux machines n’est pas une réflexion théorique détachée du réel : c’est le fruit d’années d’observation et d’expérimentation au contact direct des agriculteurs.

La mécanisation agricole : un progrès aux effets ambivalents

Le livre pose un diagnostic clair : la mécanisation agricole n’est pas neutre. Si elle a permis des gains de productivité indéniables, elle a également transformé en profondeur la structure du monde paysan.

L’industrialisation des outils a favorisé l’agrandissement des exploitations et l’intensification des cultures. Les machines modernes, puissantes et coûteuses, nécessitent des surfaces importantes pour être rentabilisées. Cette logique entraîne un cercle économique particulier : plus l’investissement est lourd, plus la production doit augmenter pour compenser.

Les auteurs montrent que cette dynamique conduit à une concentration foncière, à un endettement massif et à une standardisation des pratiques agricoles. Les fermes deviennent des unités de production intégrées à des chaînes agro-industrielles mondialisées, où la marge de décision des agriculteurs se réduit, voir même disparait …

«La mécanisation est un aspect profondément structurant du modèle agro-industriel.» KEYSTONE

La machine, loin d’être un simple outil, devient un facteur structurant du système agricole.

La technologie n’est jamais neutre

L’un des apports majeurs du livre réside dans sa critique de l’idéologie du progrès technique. Les auteurs démontrent que chaque technologie véhicule une vision du monde.

Une moissonneuse-batteuse de grande capacité n’est pas pensée pour une ferme diversifiée à taille humaine. Elle est conçue pour des monocultures étendues, pour une agriculture spécialisée et pour une intégration aux marchés internationaux. Le choix d’un outil oriente donc les pratiques, les cultures et même l’organisation sociale du travail.

Illustration : facilitation graphique réalisée par Agnès Payraudeau à l’occasion des 20 ans du Civam du Finistère

En ce sens, la technique est politique. Elle façonne les rapports de pouvoir, la répartition des richesses et les formes d’organisation collective. Refuser d’interroger la technologie, c’est accepter implicitement le modèle économique qu’elle soutient.

« Reprendre » : une réappropriation plutôt qu’un retour en arrière

Le titre du livre peut sembler radical. Pourtant, il ne s’agit pas de rejeter toute mécanisation ni de prôner un retour nostalgique à une agriculture d’autrefois.

Reprendre la terre aux machines signifie reprendre le contrôle sur la conception et l’usage des outils. Cela implique de privilégier des machines simples, réparables, modulables. Des outils adaptés aux pratiques agroécologiques plutôt que l’inverse.

L’auto-construction devient ici un acte d’émancipation. En fabriquant eux-mêmes leurs équipements, les agriculteurs retrouvent une compréhension fine des mécanismes techniques. Ils peuvent adapter les outils à leurs besoins spécifiques, réduire les coûts et mutualiser les savoir-faire.

Cette démarche transforme le rapport à la machine : elle cesse d’être une contrainte imposée par l’industrie pour redevenir un instrument au service du projet agricole.

Sortir du piège de l’endettement

Le livre analyse en détail le mécanisme d’endettement structurel dans lequel de nombreuses exploitations sont prises.

L’achat d’un matériel sophistiqué entraîne souvent un emprunt important. Pour rembourser, l’agriculteur doit produire davantage, parfois agrandir son exploitation, investir encore. Ce cycle nourrit une logique de croissance permanente et fragilise la viabilité économique des fermes.

Travail du métal lors d’un stage de formation animé par l’Atelier Paysan.

À l’inverse, des outils sobres et mutualisés permettent de réduire les charges fixes et d’envisager des modèles agricoles plus résilients. La question technique devient alors un levier économique décisif.

Une critique écologique du modèle productiviste

Au-delà de l’économie, l’ouvrage développe une réflexion écologique profonde. La mécanisation lourde s’inscrit dans un système agricole dépendant des énergies fossiles, favorisant l’artificialisation des sols et la simplification des écosystèmes.

Les auteurs défendent une agriculture plus attentive aux cycles naturels, à la fertilité des sols et à la biodiversité. Une agriculture où la technique accompagne le vivant au lieu de chercher à le contraindre.

Repenser les outils, c’est aussi repenser la relation entre l’humain et la terre. La sobriété technologique devient une condition de soutenabilité écologique.

Un manifeste pour la démocratie technique

En filigrane, Reprendre la terre aux machines pose une question plus large : qui contrôle les technologies qui structurent nos sociétés ?

La privatisation des savoirs techniques, les brevets, les logiciels propriétaires ne concernent pas seulement l’agriculture. Ils participent d’un mouvement global de concentration du pouvoir industriel. L’Atelier Paysan plaide pour une réappropriation collective des outils de production, dans une logique coopérative et ouverte.

Couverture du livre « Reprendre la terre aux machines » de l’Atelier Paysan, chez Terre.

Le livre dépasse ainsi le cadre agricole pour proposer une réflexion sur la démocratie technique. Il invite à considérer la technologie comme un bien commun à gouverner collectivement.

En conclusion … Repenser notre rapport à la technique

Reprendre la terre aux machines est un ouvrage dense, engagé et profondément actuel. En s’appuyant sur l’expérience de L’Atelier Paysan, il montre qu’une autre voie est possible : une agriculture autonome, sobre et coopérative.

Plus qu’une critique, le livre est une proposition. Il appelle à replacer la technique au service des projets humains et écologiques, et non l’inverse.

À travers cette réflexion, c’est une question fondamentale qui nous est posée : voulons-nous subir les machines, ou choisir collectivement la manière dont elles façonnent notre monde ?

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